Faut-il considérer les ateliers d’écriture avec précaution ?


Les ateliers d’écriture arrivent en France. Et quand je dis qu’ils « arrivent », je ne veux pas dire qu’ils « débarquent » en France. Je veux dire ils arrivent à se faire connaître et à plaire de plus en plus. Pourtant ils soulèvent de nombreuses questions et incertitudes comme : « auteur ça ne s’apprend pas, faire de la littérature non plus », ou encore les ateliers d'écriture sont dangereux car ils risque de formater les futurs écrivains. Ah bon ?


Une pratique bien connue du monde anglo-saxon

Cette pratique dans les pays anglo-saxons et déjà bien répandue : elle existe depuis la fin du XIXe siècle aux Etats-Unis et plus proche de nous, au Royaume-Uni, on la retrouve ­à l’université où il s’agit de la discipline Creative Writing.

Alors pourquoi cette pratique est-elle si bien implantée depuis des décennies outre-Manche, alors qu’elle commence tout juste à se faire respecter en France ? Il doit exister des tas de raisons, mais celle qui me semble dominante est idéologique.


Don de la nature ou discipline ?

En France, l’écriture a longtemps été considérée comme un don, comme quelque chose tombé du ciel. C’est pour cela que je parle de facteur idéologique. On est génie ou on ne l’est pas. On nait écrivain ou on ne nait pas écrivain. Au Royaume-Uni on voit plutôt, certes, un goût, un penchant pour l’écriture, un petit quelque chose mais qui, sans discipline, comme tout autre travail, ne reste qu’une envie et quelques brouillons qui trainent.

L’écriture est considérée alors comme toute autre discipline – la mécanique, la philosophie, la cuisine, le sport – soit quelque chose à apprendre, à travailler pour être maîtrisée. Je ne parle pas ici d’apprentissage des codes de l’écriture. Bien sûr qu’il y a des codes : les mots, la ponctuation, les codes spécifiques à un genre que ce soit un policier ou un roman fantastique… et ces codes s’apprennent. Mais je parle plutôt de méthodologie, de processus d’écriture (writing process). Oui l’écriture comme un plaisir mais pas que. Il faut la considérer comme un travail. Pas le travail-torture (quoique !) mais le travail dans le sens de construction, répétition, planification, organisation et techniques. Toutes ces notions semblent venir à l’encontre de la source de plaisir que peut procurer l’écriture. Pourtant sans cela, on ne s’y tient pas et au final on ne trouve pas non plus la source de plaisir qu’est l’écriture puisqu’on ne se discipline pas.


L’idée de discipline se fait plus forte mais celle du formatage aussi

En France, on semble finalement l’avoir compris : voyons l’école Les Mots, ouverte à Paris en 2017 ; les Ateliers d’écriture de la NRF lancés en 2012 ou encore de façon plus surprenante, l’ouverture de masters en Création littéraire !

On peut bien sûr, comme certains voir là un risque qui est celui du formatage de l’écriture, alors que l’écriture doit rester l’expression propre à son auteur. Il me semble que le risque est présent : travailler avec un auteur et suivre sa méthodologie va très certainement influencer l’écriture d’untel ayant suivi tel ou tel atelier. Mais le risque me semble aussi mineur : avant d’apprendre à penser pour soi-même, n’apprend-on pas à comprendre le raisonnement d’un philosophe ? Ne s’approprie-t-on pas leur pensée pour la faire notre, avant de la moduler, la contredire ? Et puis les genres littéraires ne sont-ils pas déjà un formatage, propres à des codes bien définis ? Pour trouver un style d’écriture et s’éloigner du formatage, faut-il encore se mettre à écrire et tester plusieurs voies avant de trouver sa voix.


Ateliers d’écriture : enrichissement avant tout

On peut considérer les ateliers d’écriture avec précautions, pour autant ne pas en avoir peur. La précaution est bienfaisante : quand on connaît le risque (ici le formatage), on est en mesure de prendre la bonne voie. Chérir ce souffle nouveau pour donner du pouvoir à l’expression singulière et collective par l’écriture. Chérir ce souffle nouveau pour apprendre ou réapprendre à donner forme à une idée et explorer son imagination, aiguiser son sens critique, plutôt que lire et réciter ce qu’on a vu ci et là : contenus prémâchés d’une écriture formatée et donc d’une pensée bien formatée elle aussi. Je vois pour ma part les ateliers d'écriture comme un entrainement à penser par soi-même.


Rédigé par Manon Pilarz